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RADIO PRESENCE - Midi Pyrenees
SEPTEMBRE 2001
MATHIAS TERRIER interviewe MARC CENAC
MT: Marc Cénac bonjour, merci de nous recevoir chez vous. C’est à la fois chez vous et c’est aussi chez tout le monde puisque nous sommes ici dans les locaux de la Fondation Cénac, qui porte donc vôtre nom, et à Soues cette fondation est en quelque sorte le Musée du village. Nous sommes là au milieu de vos toiles de quelques unes de vos toiles. Combien en avez-vous peint, on ne saurait le dire véritablement ?
MC: Je ne peux pas vous dire exactement, je pense que j’en ai plusieurs milliers, ça fait partie de mon patrimoine artistique. Mais aujourd’hui je présente seulement le travail des deux dernières années, 80 toiles, qui représentent des voyages que j’ai réalises.

MT: Je vois qu’il y a aussi un certain nombre de sculptures, nous nous attacherons tout à l’ heure à parler de vôtre travail de sculpteur. Il fallait bien commencer par une toile Marc Cénac et celle que nous avons choisie est celle du village, de l’église du village.
MC: Elle a été faite sous la neige, et elle représente toute ma vie. c’est le village où est née ma mère et où je reviens tous les ans depuis toujours, sauf une période malheureuse de mes cinq ans de prisonnier de guerre où j’etais déporté en Allemagne.

MT: Je sais que pour un artiste ce n’est pas toujours évident de parler de ce qu’il fait, parce qu’une une fois qu’il l’a réalisé; pratiquement il s’en détache. C’est sur l’avenir que vous vous projetez. Mais quand même on va s’interesser à la manière dont vous peignez.
MC: En général je mets en place le tableau. Ensuite mon travail c’est de mettre des taches , des petites touches de peinture, c’est ce qui fait ma particularité. Et quand vous rentrez dans le tableau vous vous apercevez qu’ à l’ intérieur il y a une quantité de petits tableaux. C’ est ma façon de travailler qu’ aprécient mes collectionneurs. “ Vos tableaux j’y découvre toujours quelque chose de nouveau, je ne m’en lasse pas “ me disnt certains.

MT: Vous faites exprès ou bien c’est en vous de peindre comme ça ?
MC: C’est ma façon de travailler depuis toujours. Depuis l’âge de 14 ans je peins de la même façon. Je n’ai jamais été influencé par des méthodes de travail nouvelles. On parle de peinture ringarde ou de révolution dans la peinture, et j’ai toujours maintenu ma façon de travailler. On dit que ce qui a été fait est terminé, qu’ on ne peut plus rien faire d’ autre. Moi je dis qu’au contraire il y a tout à découvrir. Il faut se maintenir, continuer à travailler pour créer quelque chose de nouveau. Il y a beaucoup à faire dans la peinture , parceque l’art est grand. Les détails de la nature nous offrent des milliers de couleurs, c’ est le domaine des artistes.

MT: Marc Cénac, qu’est-ce qui fait que vous avez soudain décidé de peindre l’église de Soues sous ce visage avec ces couleurs, d’ où part l’ inspiration, car enfin vous l’ avez sous les yeux chaque fois que vous venez ici ?
MC: Je voulais marquer cette période, le fait que je viens souvent, par une oeuvre que l’ on retrouvera au Musée de Soues.

MT: Le ciel n’est pas bleu. Vous auriez pu choisir une belle journée où le ciel est azur.
MC: J’ ai horreur des ciels trop bleus. j’ ai horreur de l’uniformité du ciel, j’ aime le ciel en mouvement, les nuages, j’aime la vie, le vent, tout ce que je ressents. Un ciel bleu est beau mais ne vit pas.

MT : Promenons nous dans cette exposition. Je m’ arrète devant des Gardes Suisses.
MC: C’est la garde d’ honneur du Vatican. J’ ai marqué par quelques tableaux mon voyage à Rome. J’ ai pu faire le portrait du Pape qui est pour moi un homme extraordinaire. J’ ai réuni plusieurs de ses portraits pour réaliser le mien.

MT : Vous nous avez dit comment vous avez travaillé pour l’ un ou l’ autre de ces tableaux. C’ est l’ occasion de nous arréter sur la manière de procéder de Marc Cénac. Vous prenez des notes, vous croquez ensuite, et vous réunissez ces notes pour réaliser un tableau ?
MC: C’ est ça. Autrefois je peignais beaucoup sur place. La nature vous offre ce que vous ne trouvez pas en atelier. La longue période où j’ ai travaillé en contact avec la nature me permet aujourd’ hui de connaitre tous les détails qu’ elle peut offrir. Je travaille beaucoup en atelier mais je prends toujours des notes sur place.

MT : A quoi ressemble vôtre atelier Marc Cénac, car ici on voit le beau côté des choses, l’ ordre reigne, tout est bien classé, les tableaux sont bien accrochés, et vôtre atelier il est comment ?
MC: Il est très propre. Je suis très méticuleux, et j’ ai deux ateliers. A Paris c’ est un grand appartement avec une belle lumière. Je n’ y travaille pas la sculpture, que je fais dans des ateliers de la ville de Paris

MT : Marc Cénac continuons à nous promener, c’ est très difficile de choisir. Quels sont les thèmes qui vous inspirent, qui reviennent sans cesse ?
MC: Les natures mortes, les bouquets, les paysages, les marines. Ce qui m’ interesse c’ est la variété et surtout créer quelque chose de nouveau. C’ est la raison de mes nombreux voyages, un ou deux par an. Je ne veux pas me limiter à un travail de facilité. Je ne suis pas un commerçant mais un créateur.

MT: Nous sommes devant un triptyque avec des chevaux. Nous sommes à Chantilly. Les chevaux ont marqué vôtre vie quand même ?
MC: Je comprends! Mes grands-parents étaient des éleveurs d’ Anglo-Arabes

MT: Et ce triptyque où figurent de belles dames ?
MC: Les courses à Chantilly devaient être supprimées, et j’ai voulu marquer la dernière course le Prix de Diane. La bonne nouvelle c’ est que Chantilly a été maintenu à ma grande joie.

MT: Et les Pyrénées comment les voyez-vous ?
MC: Grandioses, mais c’est une étude de verts difficiles à réaliser. Il faut les interpréter ou ça fait des trous dans la toile.

MT: Face à nous, deux des dernières toiles.
MC: Oui les Pyrénées avec de nouvelles couleurs. Voyez ces verts sombres.

MT: Comme vous dites vôtre palette a évolué. Il y a quand même là des couleurs plus inquiétantes que d’ autres.
MC: C’est le vert des Pyrénées, si riche, avec ces ciels en mouvement.

MT : Vous avez toujours été peintre, depuis l’ âge de 14 ans vous peignez, vous n’ avez pas toujours vécu de vôtre peinture ?
MC: Heureusement ! J’ ai travaillé avec un maître, Edouard Buntschu, qui m’ a permis de faire ma première exposition personnelle à 18 ans à Paris. Mais on ne réalise pas toujours ses rêves de jeunesse, et la guerre est arrivée. J’ ai été prisonnier de guerre en Allemagne , j’ ai perdu cinq ans. Mon maître est mort et je me suis engagé dans une autre voie tout en maintenant ma peinture pendant 25 ans en Afrique. J’ ai réalisé beaucoup de choses et j’ ai tout perdu en 1971, ce qui m’ a permis de reprendre totalement ma vie artistique en rentrant en France.

MT: C’est l’ avènement deSékou Touré le dictateur qui a fait qu’ à un moment donné vous avez tout perdu, tous vos biens là-bas ?
MC: C’est exact. Mais je reste toujours ami avec les Guinéens. ce sont des gens charmants dignes d’ intérêt, qui méritent qu’ on retourne chez eux pour les aider à travailler. Il n’ y aura pas toujours des dictateurs.

MT: Ce sont ces évènements là, douloureux, difficiles, qui vous ont poussé à vivre de vôtre peinture. Concrètement, au départ, c’ était simple de vendre ses toiles pour l’ artiste que vous étiez ?
MC: J’ étais un artiste peut-être bizarre, je ne travaillais pas pour vendre, c’ etait un travail personnel de création. L’ art pour moi c’ était sacré, une vocation, on ne vend pas ses enfants. Pour moi ce sont mes enfants. Mais malheureusement la vie quelquefois vous oblige à faire ce que vous ne souhaitez pas faire . Après 14 ans à l’ Académie de la Grande Chaumière, où je faisais de la recherche, j’ ai commencé à vider les fonds de tiroirs, et j’ ai créé à Paris la Galerie Marceau pour vendre mes toiles. C’ est à partir de ce moment que j’ ai commencé à vendre mes travaux. Ca a été difficile au début, et ça a marché de mieux en mieux. Maintenant ça marche très bien et j’ ai beaucoup de collectionneurs qui m’ encouragent à travailler en achetant mes toiles. J’ ai 80 ans bientôt et j’ ai de plus en plus envie de travailler.

MT : Nous n’ avons pas encore parlé de sculpture, et il y a un certain nombre de sculptures sous nos yeux. Ce n’ est pas l’ essentiel de vôtre oeuvre mais c’ est une part importante ?
MC: C’ est très important. Je suis venu à la sculpture car je peignais beaucoup et un complément me manquait. Je m’ y suis mis très vite car ma grande expérience du dessin m’ a fa cilité les choses. Je connaissais parfaitement les trois dimentions....

MT : “ La Famille “ est une sculpture impressionnante !
MC: Je l’ ai créée en hommage à la mère et ses enfants.

MT : On sent que vous avez voulu faire passer de l’ émotion.
MC: Ma prochaine sculpture monumentale est un hommage à Rodin, “ Souvenir “, C’est un gros travail.

MT : Nous bouclons la boucle avec un portrait de Jean-Paul II. Je sais qu’ il vous est cher, que vous n’ avez jamais voulu le vendre.
MC: Jamais je ne le vendrai! Il reste un souvenir trop précieux.Il fera partie du Musée de Soues. Regardez son regard, on dirait qu’ il a posé pour moi...

MT : Merci Marc Cénac. On vous souhaite beaucoup d' énergie.